C'est un article récent du Monde qui a attiré mon attention : "L'INSERM sème le trouble" Point de vue collectif de Evelyne Lenoble pédopsychiatre à l'Hôpital Ste Anne, de Marika Bergès-Bounes psychanalyste à l'école de psychanalyse de l'enfant, Sandrine Calmettes pédospyschiatre à la Fondation de la Croix St Simon et Jean Marie Forget psychiatre-psychanalyste. On y lit une critique de la position de l'Inserm qui depuis quelques années déjà et en particulier dans son dernier rapport sur l'efficacité des psychothérapie en date de février 2004, vise à promouvoir une approche empirique de la psychiatrie telle que développée au travers du Manuel Diagnostique et Statistique en provenance des Etats-Unis, contre une approche plus théorique fondée sur le savoir psychanalytique.

Il semble que "la guerre des psy" bien analysée par Gilbert Charles dans son article dans l'Express.fr, fasse rage depuis quelques temps déjà, au point que les tenants de Freud et de Lacan seraient de plus en plus en mauvaise posture face aux avancées de l'usage intensif du DSM IV dans la pratique psychiatrique.

Il y a donc sans doute une guerre d'écoles, mais peut-on se dire simplement qu'il n'y aurait là qu'un phénomène corporatiste et que la psychanalyse aurait fait son temps devant laissé place à un savoir plus "scientifique" ? Déjà cette formulation est suspecte et pourtant c'est un peu le fil d'argumentation des tenants de l'approche antipsychanalytique qui rejette le concept de maladie mentale pour le réduire à la notion de "trouble mental" susceptible de description en termes de pathologies comportementales.

Comme le montre Gilbert Charles :

depuis la fin des années 1980, ce modèle humaniste a été mis à mal par des impératifs de gestion et par de nouvelles conceptions de la maladie mentale fondées sur des critères d'efficacité et de rentabilité. Sous prétexte de poursuivre le mouvement antiasilaire initié après guerre, et par souci d'économies, les gouvernements successifs, de droite et de gauche, ont décidé de réduire de façon drastique les services psychiatriques dans les hôpitaux, désormais réservés aux patients les plus lourds ou en crise, et de traiter les autres malades dans des dispensaires, des hôpitaux de jour ou des appartements thérapeutiques. Une réforme des études médicales est lancée, qui ramène les psychiatres égarés dans les sciences humaines dans le giron de la médecine. Les différents plans de santé mentale élaborés ces dernières années prévoient la disparition de 40% d'entre eux d'ici à dix ans et le transfert d'une partie de leurs compétences aux professions paramédicales (infirmières, psychologues, travailleurs sociaux), qui seront chargées du contact avec les malades, pendant que les psychiatres se cantonneront au rôle de superviseurs ou de coordinateurs des soins.

On comprend mieux aussi l'évolution dès lors que l'on rapproche le succès du DSM IV des courants qui prônent le recours aux Thérapies Comportementales et Cognitives (TCC) qui ont l'avantage d'être brèves et peu chères. En provenance des Etats-Unis où il connait un grand succès, ce courant cognitiviste biologisant se renforce en France. Il a aussi à voir avec une utilisation plus grande de psychotropes censès réguler les troubles mentaux diagnostiqués. En poussant pas trop loin je pense que sous couvert de mesure et de science (positiviste) nous retrouvons ici les fondements idéologiques qui animent la perpective du "transhumanisme". L'ambition psychanalytique d'une libération du Sujet par l'analyse laisse place à une réification du corps et de l'esprit de l'homme réformable, modifiable, améliorable par la production comportementale et la consommation psychotropique. Pour chaque état de l'être désiré, il existe un moyen court de production qui passe par la dissolution du Sujet.

Au moment où tout un chacun peut noter dans l'actualité et dans son entourage de quelle manière et à quelle vitesse se répandent les désordres sociaux (l'envers du progrès de notre société de consommation), et donc aussi les dégâts que cela provoque au niveau psychologique, on comprend mieux l'intérêt de cette nouvelle pratique psychiatrique traitant du désordre social comme d'un désordre mental lié à l'individu et soignable par le redressage médicamenteux ou comportemental. Il faut pouvoir supporter la société telle qu'elle est, s'y adapter de force ou de grès. C'est ce que nous laisse aussi entrevoir Cécile Prieur dans un précédent article du Monde Querelle publique autour de l'identité de la psychiatrie.

Un autre point à discuter : l'utilisation du DSM IV dans le cadre scolaire...tout un programme qui méritera un prochain billet.